Souveraineté. Stratégie. Engagement.


échec (n. m.) :

Résultat négatif d’une tentative, d’une entreprise, manque de réussite ; défaite, insuccès, revers : Subir un échec.

Synonymes : faillite – fiasco (familier) – four (familier) – veste (familier)

Contraires : réussite – succès – victoire

Résumé

Alors que les ISAC (Information Sharing and Analysis Centers) spécifiques à la lutte contre les CSAM (Child Sexual Abuse Materials) reçoivent de plus en plus de signalements, les décideurs européens tentent, depuis plusieurs années, en vain, de promulguer une solution technique permettant l’interception et la notification de tels contenus.

En 2022, une solution impliquant le chiffrement systématique des messages à une tierce partie étatique avait fait bondir les experts en cybersécurité ainsi que les défenseurs de la vie privée. La présidence danoise au conseil de l’Union européenne entend faire promulguer une nouvelle proposition après l’échec d’octobre 2025 puis avril 2026. Ce modèle propose une analyse des échanges entre utilisateurs de messageries chiffrées de bout en bout grâce à un algorithme s’exécutant localement sur nos appareils.

Outre les considérations techniques sur la forme qu’un tel dispositif prendrait, il nous semble au moins tout aussi important d’étudier le fond ; à savoir la meta-architecture à laquelle nous avons affaire.

Loin de nier la nécessité de disposer d’outils adéquats pour lutter contre ce type de criminalité, il est cependant important de noter que l’adoption d’un modèle tel que décrit dans ses trois dernières itérations reproduit des schémas techniques, légaux et conceptuels dangereux.

L’ensemble des sources, y compris celles utilisées en citation, sont disponibles dans la bibliographie en fin d’article.


Introduction

CSAM : chiffres clefs

Alors que de 2020 à 2024, le nombre de contenus pédopornographiques détectés au travers des partenaires d’InHope a triplé en passant d’environ 500 000 à 1 500 000, les chiffres du seul premier semestre de 2025 dépassent ceux de l’année 2024 de 46 %, soit environ 2 400 000 fichiers.

De 83 à 96 % des victimes ont de 3 à 13 ans, et plus de 90 % sont des femmes.

Chat Control

Permettant la détection et la suppression de contenus pédopornographiques (CSAM) par une analyse par IA locale des messageries chiffrées de bout-en-bout.

Voici quelques éléments saillants :

  • Une répartition des fournisseurs de services en trois catégories de risques : faibles, moyens, élevés
  • Certains fournisseurs classés à hauts risques devront collaborer à la création de la solution
  • Le grooming, ou pédopiégage (techniques de manipulation consistant à obtenir des CSAM de la part d’un enfant), est exclu de l’implémentation, qui ne retient que les liens partagés ainsi que les médias, audios et texte exclus

Les fournisseurs de services ne s’adressant qu’à des domaines réglementés (i.e. : Tixeo, Tchap, ISIS…) ne sont pas concernés par ce déploiement.

Hypothèse opérationnelle

Les solutions de renseignement de masse telles que Chat Control sont anticonstitutionnelles, inapplicables et sont uniquement le reflet d’échecs de politiques de renseignement qui ignorent, parfois faussement, les réalités du cyberespace. Elles deviennent alors de plus en plus répressives et ne font que renforcer la méfiance vis-à-vis de l’État, quitte à délégitimer la protection des enfants en ligne.

Nous entendons ici par renseignement monolithique et centralisé un système dont l’objectif est de produire du renseignement par l’exploitation d’une infrastructure conceptuelle, technique et pratique répondant d’une pauvre diversité, sacralisant ainsi le concept de centre gravité, cible de toute action offensive ou d’influence.

Les politiques offline

Les responsables publics, comme une large part de leurs concitoyens, ne disposent généralement pas d’une expertise en cybersécurité. Ce constat n’a rien de disqualifiant en soi, mais il est pertinent pour apprécier un texte aussi technique que Chat Control : la qualité d’une régulation dépend en partie de la compréhension qu’en ont ceux qui la conçoivent, la votent et l’appliquent.

Les représentations du renseignement sont par ailleurs largement façonnées par la fiction. Dans How Fake Spies Ruin Real Intelligence, Amy Zegart documente l’influence du « spytainment » — séries, romans et jeux vidéo d’espionnage — sur la perception qu’a le public du travail de renseignement.

Regarder le Bureau des Légendes augmenterait donc vos chances d’avoir une vision simpliste voire fausse du monde du renseignement de 10 à 15%. Idem pour le fait de pousser des mesures techniques intrusives et généralisées voire de verser dans la torture systématique.

Impossible cependant de savoir si feu Olivier Marleix a tenu les propos suivants suite à la souscription d’un abonnement Canal+ ou non :

Nous sommes ici pour définir un cadre légal. Ce cadre doit être le même pour les services de téléphonie et pour les messageries cryptées, un point c’est tout. Nous ne sommes pas là pour nous cacher derrière des arguments techniques, ni pour relayer le lobbying des messageries cryptées ! J’ai été édifié par ce que j’ai entendu sur tous les bancs, et je me ferai un grand plaisir de vérifier sur le site de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) dans quelles conditions il a été procédé à ce lobbying.
Nous ne devons pas non plus nous livrer à un concours de geeks, monsieur Lopez-Liguori !

Concours de geeks ou pas, force est de constater que certains ministères en manquent, notamment l’Intérieur, déjà épinglé par NextInpact :

Un rapport de la DGSI semble ainsi confondre Tails et Tor, pourtant au cœur des accusations de « clandestinité » :

« Thor [sic] permet de se connecter à Internet et d’utiliser des outils réputés de chiffrement de communications et des données. Toutes les données sont stockées dans la mémoire RAM de l’ordinateur et sont donc supprimées à l’extinction de la machine. »

La DGSI demandera également en garde à vue les « identifiants et mots de passe pour Tor » – qui n’existent pas –, et présentera l’application « Orbot » (ou « Orboot » pour le PNAT) comme « un serveur ‘proxy’ TOR qui permet d’anonymiser la connexion à ce réseau », alors qu’il ne permet aucunement de masquer l’utilisation faite de Tor, mais de rediriger le trafic Internet des applications présentes dans un téléphone mobile vers Tor.

L’on comprend mieux pourquoi certaines enquêtes mettent du temps.

Des confusions comparables s’observent ailleurs. En 2021, après qu’un journaliste eut constaté que des numéros de sécurité sociale d’enseignants figuraient dans le code source d’une page publiquement accessible d’un site gouvernemental du Missouri, le gouverneur Mike Parson a qualifié la découverte de piratage et envisagé des poursuites.

En France, la sécurité des équipements des responsables publics soulève des questions récurrentes. Le téléphone de Jean-Noël Barrot — l’un des « Cinq Grands » habilités au plus haut niveau (Présidence, Premier ministre, Armées, Intérieur, Affaires étrangères) — a fait l’objet d’une tentative d’hameçonnage via un lien malveillant transmis sur Signal, rapportée par Libération. Selon Le Point, le chef de l’État et d’anciens ministres de l’Intérieur et de Matignon auraient par ailleurs eu recours à Telegram pour certains échanges : or Telegram n’active pas le chiffrement de bout en bout par défaut, ce qui en fait un choix discutable pour des communications sensibles.

Dans un autre registre, Najat Vallaud-Belkacem a publié en 2024 une tribune proposant de rationner l’accès à internet à quelques gigaoctets par semaine afin d’en limiter les effets, notamment la diffusion de fausses informations — une approche dont l’efficacité supposée sur la désinformation a été largement contestée.

Si nous savons que nous n’avons que trois gigas à utiliser sur une semaine, nous n’allons sans doute pas les passer à mettre des commentaires haineux ou fabriquer des fakes. — Najat Vallaud-Belkacem

Voilà donc une piste de recommandations pour les équipes de Viginum…

Enfin, le blocage du site néonazi Démocratie Participative, animé par Boris Lelay, illustre les limites des mesures de blocage DNS. Imposé au niveau des fournisseurs d’accès français, il a été contourné par le réenregistrement du même nom de domaine sous d’autres extensions, un hébergement à l’étranger et le recours à un VPN, le site demeurant accessible. Ce cas rejoint le constat technique développé plus haut : un blocage portant sur les couches basses (DNS, noms de domaine) reste trivial à contourner.

Chat Control fait fi de la transparence du champ cyber et de la Pyramid of Pain, pourtant bien connue dans le milieu cyber.

Cette dernière indique le niveau de difficulté qu’un attaquant aura à se remettre du blocage d’un élément utilisé dans son attaque. On la transpose ici à la difficulté pour un contenu illicite de continuer d’exister selon le niveau de blocage :

Pris isolément, ces exemples ne constituent pas une réfutation de Chat Control. Ils éclairent en revanche le contexte dans lequel un dispositif technique complexe est élaboré et débattu par des acteurs dont la familiarité avec le champ cyber demeure inégale.

« Tu savais que les application qui implémentent un chiffrement de bout-en-bout sont faites pour protéger les pédocriminels ?

– Ah mais si c’est grave c’est très vrai ! » — Discussion inventée, ayant cependant probablement eu lieu dans un train entre Bruxelles et Strasbourg

Sources ouvertes, logiciel libre et KO technique

Chat Control se veut inclut dans la plupart des messageries instantanées sans pour autant voir son algorithme divulgué au grand public. Cela pose ainsi problème étant donné qu’une partie non négligeable des messageries sont en sources ouvertes. Cela pose évidemment un problème de taille.

Si pour autant ils ne sont pas très populaires sur iOS, les magasins d’application alternatifs tels que FDroid, ou Accrescent pullulent sur Android. Ils offrent alors un refuge inattaquable pour les applications libres.

Les utilisateurs d’iOS utiliseraient alors la version avec Chat Control de leur messagerie mais si elle est en sources ouvertes, une alternative sans serait immédiatement proposée sur un magasin alternatif. Seule exception, WhatsApp, dont le code est maintenu par Meta, qui n’aura pas d’autre choix que de se conformer à Chat Control le cas échéant. La restriction pourrait également venir des conditions générales de l’App Store, faisant alors endosser à Apple le mauvais rôle ; fâcheuse publicité pour une entreprise vendant des téléphones respectueux de la vie privée.

En d’autres termes, un développeur n’aura qu’à recompiler Signal sans Chat Control afin de le redistribuer. Bloqués en Europe ? Aucun soucis, les VPNs et autres résolveurs DNS chiffrés alternatifs sont là pour contourner la censure.

Qui sait, sans-doute aboutiront-ils à la conclusion que le fait de collaborer à des projets en sources ouvertes nécessite une licence distribuée par leurs soins ; nous ne sommes plus si loin de ce type d’approches cryptofascistes.

Contre-exemples dans le monde du renseignement

Rubicon

L’opération Rubicon est un exemple criant de ce que peut être un échec d’une solution de renseignement centralisée. L’idée, plutôt simple sur le papier, de la CIA et du renseignement allemand, était de vendre des chiffreurs intégrant une porte dérobée à l’ensemble des états afin de pouvoir récolter du renseignement de manière globale, de n’avoir qu’à se baisser afin de pouvoir ramasser de l’information et s’informer en conséquence.

Le caractère de centralisation est ici décliné sur la technique employée, qui, si l’on y réfléchit bien, décline du principe de la sécurité par l’obscurité. On espère que l’adversaire (qui est ici notre client), ne s’intéressera pas trop à comment marche le machin qui garanti la sécurité de ses communications les plus sensibles…

Le premier effet fût d’affaiblir la sécurité des alliés du bloc occidental, qui étaient clients parmi les 130 pays en ayant acheté, et donc de permettre aux russes d’intercepter des communications diplomatiques turques. Contrat entre BOTAŞ et SoyuzGazExport (86), la guerre Irak-Iran (86-88), affaire des Turcs de Bulgarie (84-89), intensification de l’influence de l’OTAN et de l’utilisation d’Incirlik pour le renseignement d’intérêt nucléaire, autant de sujets qui ont pu atterrir sur des bureaux moscovites grâce à un programme américain.

La vente à tout bout de champ a également facilité la découverte desdites portes dérobées par des pays extérieurs au programme et des clients, leur ébruitement marquant son arrêt ; c’est tout le problème quand tu distribue du matériel backdooré comme des petits pains à -50 % en grande surface (surtout ceux avec les magnets pour le frigo).

La France devait d’ailleurs faire partie du programme, mais s’étant faite jetée par le BND ainsi que la CIA, décision a été prise (entre autres) par le Général Pierre-Jacques Costedoat, alors directeur adjoint de la DTI (Direction Technique et Information), de pousser au déploiement d’un super-calculateur Cray One afin de profiter de la brèche ouverte par les américains.

Coûteuse diplomatiquement (après sa découverte), humainement et monétairement, exploitable par des acteurs du renseignement hors programme et éthiquement très criticable, ce programme restera très certainement comme l’un des pires jamais déployé, nonobstant la masse d’information qu’il a permis de récolter.

Un parallèle pourrait être fait avec la classification NOBUS sur les vulnérabilités informatiques, laquelle est censée garantir aux américains qu’ils sont les seuls détenteurs d’une vulnérabilité 0-Day, et sont donc les seuls à pouvoir l’exploiter.

CALEA

Toujours chez nos alliés les plus précieux, le programme CALEA (Communications Assistance for Law Enforcement Act) était à l’origine créé afin de permettre l’interception d’appels téléphoniques sur l’ensemble du territoire américain pour les besoins des ministères de la Justice (DoJ) et de la Défense (DoD).

Les architectures ayant migré des réseaux commutés aux réseaux fibrés, la fibre fut introduite dans le périmètre du programme. Personne n’a alors noté que cela constituait un élargissement considérable des capacités du programme et qu’il était certainement plus judicieux de séparer les usages.

C’était sans compter sur les chinois qui ont su tirer parti de cette faiblesse architecturale de la couche technique du renseignement américain au travers de l’exploitation de leur mode opératoire Salt Typhoon.

Cela a permis de mettre sur écoute des hauts fonctionnaires américains durant plus d’un an, notamment durant les élections américaines, de quoi faciliter les campagnes d’influence et autres manœuvres chinoises.

GosSOPKA

Transformer un programme de cyberdéfense national en bras armé de la lutte informatique offensive et informationnelle ? C’est toute l’idée du programme GosSOPKA, dirigé par NKTsKI, l’agence de cyberdéfense étatique russe.

L’objectif est d’obliger les infrastructures critiques de passer par des prestataires accrédités qui permettent à l’état russe de collecter le trafic via des centres régionaux qui redirigent eux-mêmes les flux d’intérêt vers la FMS (FSB Moscow Spine), un réseau de collecte du renseignement d’intérêt cyber russe, contrôlé comme son nom l’indique par le FSB.

Surveillance de masse, répression ciblée, contrôle de l’information, le dispositif inquiète et pousse les russes à recourir à des technologies de plus en plus avancées afin d’y faire face. Le système censé les protéger est devenu l’un des plus craints et contournés.

Aussi, point non négligeable, GosSOPKA est sous gouvernance du FSB mais sert pour les opérations cyber-offensives du GRU, renforçant alors structurellement les tensions entre les services, cause non négligeable de la baisse de performance de l’appareil de renseignement d’un état.

Conclusion

La mode européenne du bougisme normatif et législatif frappe encore de son impertinence maladive et systématique mais essentielle à toute institution dont la complétude d’objectifs repose uniquement sur un quota légistique orchestré tel un théâtre où la direction du mouvement importe moins que le mouvement lui-même.

Résumable à une tentative de voyeurisme parfait qui se ferait systématiquement découvrir par un tiers ou exploitée, cette architecture répudiée par Doyle, Benn, Nathan et Moor, ne saurait jamais satisfaire aucun principe éthique.

Introduction de vulnérabilités structurelles dans le renseignement à l’échelle européenne, déploiement systématisé de vulnérabilités informatiques chez des citoyens innocents, atteinte aux droits fondamentaux, budget faramineux et court-termiste, mesures techniques intractables, dégoût de la population pour le programme, diabolisation d’outils garantissant la liberté d’expression et l’exercice de la démocratie, cette solution n’est qu’un système de surveillance global, insipide et inapplicable dont on pourrait dire que la motivation première de sa création eût été de reproduire toutes les erreurs du passé.

La protection de l’enfance mérite mieux, non ?

Des architectures de renseignement basées sur l’exploitation d’informations en sources ouvertes ainsi que sur l’exploitation de métadonnées permettrait de cibler les pédocriminels de manière efficace, quitte à déployer par la suite de véritables techniques de recueil de renseignement par la suite (IDP, RDI, GTR…).

Seule une réflexion incluant la population européenne, les professionnels du renseignement et des chercheurs dans le domaine pourra, à terme, créer un outil juste, efficace et accepté plutôt que de céder aux chimères de la facilité surfacique, action ô combien chronophage.

Pendant ce temps, les criminels, eux, courent toujours, menaçant nos enfants.

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